Tchad : l’audition de Succès Masra relance le débat sur les libertés politiques et la justice

par Africadev
A+A-
Réinitialiser

L’ancien Premier ministre tchadien et président du parti d’opposition Les Transformateurs, Succès Masra, a été entendu mardi par la Coordination de la Police Judiciaire, dans une affaire qui suscite de vives réactions au sein de l’opinion publique nationale et internationale. Accusé d’avoir diffusé un message audio jugé incitatif à la haine contre les populations nomades du Sud du pays, l’opposant a passé toute la journée en audition, dans ce que ses partisans qualifient déjà de « procès politique déguisé ».

Une audition sous tension

L’interrogatoire de M. Masra a débuté à 9 heures du matin dans les locaux de la coordination de la police judiciaire. Selon des sources proches de l’enquête, il a été interrogé de manière continue par le directeur de l’Institution judiciaire ainsi que par plusieurs enquêteurs spécialisés dans les affaires sensibles. Les autorités lui reprochent la diffusion sur les réseaux sociaux, en mai 2023, d’un message vocal dans lequel il aurait tenu des propos incitant à la haine intercommunautaire. Le gouvernement soutient que cet audio est susceptible d’avoir encouragé des tensions ayant mené à des violences, notamment le massacre de Mandakao, deux ans plus tard.

Du côté de la défense, la ligne est claire : « Il ne s’agissait en aucun cas d’un appel à la haine, mais plutôt d’un appel à l’autodéfense dans un contexte où plusieurs communautés subissaient déjà des attaques violentes », a déclaré Me Antoine Ngarmbatina, l’un des avocats de l’opposant. Les conseils de Masra insistent sur le fait que l’audio incriminé a été publié bien avant les événements tragiques de Mandakao, dans un climat de tensions interethniques déjà très marqué.

Une affaire à forte charge politique

Pour de nombreux observateurs, cette audition n’est pas un simple acte judiciaire. Elle intervient dans un contexte politique délicat, alors que le pays se prépare à une nouvelle phase de transition, et que la scène politique reste polarisée depuis les manifestations de 2022 ayant conduit au départ temporaire de Masra hors du pays. Revenu au Tchad fin 2023 à la faveur d’un accord de réconciliation, l’ex-Premier ministre n’a jamais caché ses ambitions pour les futures élections générales.

« Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est une tentative de museler les voix discordantes et de décourager l’engagement politique », déplore un cadre du parti Les Transformateurs, présent devant les bureaux de la police judiciaire où plusieurs sympathisants s’étaient rassemblés dans le calme mardi après-midi. Certains y voient même un signe que le climat de dialogue prôné par le gouvernement est en train de se déliter.

Des réactions mitigées

Si la majorité présidentielle appelle à laisser la justice « faire son travail en toute indépendance », plusieurs organisations de la société civile dénoncent une manœuvre destinée à fragiliser l’un des principaux rivaux politiques du pouvoir en place. Human Rights Watch et Amnesty International ont exprimé leur inquiétude quant au respect des droits fondamentaux de M. Masra, rappelant que la liberté d’expression reste un pilier essentiel dans toute démocratie.

De son côté, le parquet n’a pas encore communiqué de décision définitive. Selon les avocats de Masra, les échanges avec les enquêteurs ont été « francs et constructifs », et la défense se dit confiante. « Nous avons eu l’occasion d’expliquer le contexte, de clarifier les intentions de notre client, et surtout de démontrer l’absence de lien causal entre l’audio et les événements dramatiques qui lui sont postérieurement associés », a souligné Me Ngarmbatina.

Un verdict très attendu

La décision du procureur est attendue dans les prochaines heures. Elle pourrait soit aboutir à un classement sans suite, soit à une mise en examen pour incitation à la haine, un chef d’accusation lourd de conséquences. En cas de poursuites, l’affaire pourrait rallumer les tensions dans un pays encore meurtri par les crises politiques successives de la dernière décennie.

Pour l’heure, Succès Masra est libre, mais sous surveillance. Son sort judiciaire est désormais suspendu aux conclusions du parquet. Une chose est sûre : au-delà de l’affaire elle-même, c’est toute la question de la place de l’opposition dans le processus démocratique tchadien qui est une nouvelle fois posée.

La rédaction

À lire ensuite

Laisser un avis

-
00:00
00:00
Update Required Flash plugin
-
00:00
00:00