Nicolas Sarkozy : la chute historique d’un ennemi de l’Afrique

par Africadev
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 La justice française a achevé une page inédite de son histoire : Nicolas Sarkozy, ancien président de la République (2007-2012), est condamné à cinq ans de prison pour association de malfaiteurs, avec mandat de dépôt à effet différé assorti de l’exécution provisoire, dans l’affaire du financement libyen de sa campagne électorale de 2007. Il connaîtra la date de son incarcération à partir du 13 octobre prochain, rappelant à tous que dans un bon pays, nul n’est au-dessus de la loi, fût-il ancien chef de l’État.

Un procès historique pour la France, une société divisée

C’est la première fois qu’un ancien président de la France, « puissance » nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, va endosser la veste de prisonnier. Cette condamnation, dans un dossier mêlant manœuvres occultes, financement étranger et confiance trahie, divise profondément la société française. Certains y voient un exemple rassurant de la séparation des pouvoirs et de la légitimité de la justice. D’autres, à droite de l’échiquier politique, dénoncent une « chasse aux sorcières » ou une « justice politisée ».

L’arrêt du tribunal de Paris est sévère, argumenté, et impose l’exécution immédiate de la peine, même en cas d’appel, une rareté pour un dossier de ce niveau. Le jugement précise : « L’association de malfaiteurs qu’il a constituée avait pour objectif de préparer une corruption au plus haut niveau (…) dans la perspective de l’agrément d’un financement en provenance d’un État étranger (la Libye de Kadhafi) en contrepartie du suivi du dossier pénal d’un homme condamné pour terrorisme et du maintien des relations avec la Libye ». Sarkozy, relaxé sur les chefs de corruption passive et de détournement de fonds publics, fera donc de la prison pour association de malfaiteurs, un délit s’il est avéré, impliquant la participation à un groupe organisé en vue de commettre des actes illicites.

Sarkozy et l’Afrique : du soupçon à la défiance

L’Afrique, théâtre de nombreux épisodes de la diplomatie sarkozyste, n’oublie pas l’ancien président français. Trois grands dossiers cristallisent encore aujourd’hui la colère, le ressentiment, voire la haine de certains Africains à son égard.

La Libye : du financement à la destruction

L’affaire du financement libyen n’est pas seulement une histoire judiciaire franco-française. Elle implique des millions d’euros perçus en sous-main du régime de Mouammar Kadhafi, en échange de promesses de soutien politique et d’effacement du dossier pénal d’un tueur libyen en France. Or, quelques années plus tard, Sarkozy porte l’Europe à la guerre contre la Libye, renverse Kadhafi, le fait éliminer sur le terrain de Syrte, puis laisse le pays sombrer dans le chaos. L’Afrique subsaharienne paie encore aujourd’hui cette désintégration, avec la montée du djihadisme, du trafic d’armes et des coups d’État dans le Sahel.

La Côte d’Ivoire : vitrification institutionnelle et mémoire vive

En 2011, alors que la Côte d’Ivoire s’enlise dans une crise post-électorale brutale, Nicolas Sarkozy ordonne l’intervention de l’armée française pour arracher Laurent Gbagbo (président sortant, présidentiable, mais qu’il juge « illégitime ») de son palais présidentiel. Ouattara, soutenu par Paris, prend le pouvoir sans avoir gagné les urnes sur toute la ligne, et Gbagbo, battu par la force, est envoyé à la Cour pénale internationale (CPI)  avant d’être finalement acquitté en 2019.
La presse française avait alors désigné Laurent Gbagbo comme le seul responsable de la violence post-électorale, alors que plus de 18 000 civils avaient péri selon des ONG, la plupart sous les bombes et les tirs des forces loyalistes à Ouattara et de la France. Aujourd’hui, le souvenir de cette « vitrification » de l’État de droit, selon l’expression même de Sarkozy rapportée par l’ancien conseiller Robert Bourgi (« Je vais vitrifier Laurent Gbagbo »), est encore vif en Côte d’Ivoire.

Laurent Gbagbo, aujourd’hui libre, acquitté, mais symbole de la brutalité de l’intervention française, doit avoir une pensée singulière en constatant que Sarkozy entrera en prison même si ce n’est évidemment pas pour ce dossier-là.

Le discours de Dakar et le sentiment de mépris

Le discours de Dakar (2007), où Sarkozy déclare que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », reste un traumatisme générationnel.

Cinq ans trop courts. La mémoire des victimes à l’épreuve de la justice

Pour certains Africains et observateurs internationaux, une peine de cinq ans de prison semble une claque d’eau tiède face à l’ampleur dusaccage commis. Prenons l’enchaînement : il reçoit les sous d’un dictateur africain, tire profit de son aide, puis le trahit en armant son assassinat, saccage un pays entier, sème la guerre (jusqu’en Côte d’Ivoire), met en scène un simulacre de justice internationale contre un adversaire politique, et contribue à déstabiliser tout le Sahel. Pour un délinquant, certes gradé, mais délinquant quand même, cinq ans, cela paraît bien insuffisant.

Noudeen D. ALOHOU

DG Africadev, Lomé TOGO

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